dossier sur la Route des Phares
A LA RENCONTRE DES
SENTINELLES DE LA MERDe la Mer du Nord à la Méditerranée, le littoral français s’étend sur près de 5000 km. Le trafic maritime sur ces côtes à la fois sublimes et dangereuses bénéficie d’un réseau de phares parmi les meilleurs du monde. Comme nous, venez succomber au charme de ces édifices surprenants chargés d’embruns et d’humanité.
Comme aimait le répéter Eric Tabarly avec une pointe d’ironie :’ hier encore les phares indiquaient aux navires les dangers de la terre toute proche, ils montrent désormais aux terriens le chemin de la mer ». Notre pays fut avec la Grande-Bretagne, la nation qui se dota la première d’un formidable réseau de feux et de balises. La France compte encore 129 phares en service, 93 à terre et 36 en mer. Les côtes bretonnes en abritent à elles seules 46 dont 18 au large. Ce sont les plus hauts, les plus puissants et les plus exposés d’Europe. Comment résister à l’envie de les admirer de plus près ! C’est avec un plaisir non dissimulé que je reviens au Pays des Abers, ces balafres profondes que la nature a tracées dans les terres. Trois phares figurent au programme de ma visite orchestrée par le Comité Départemental du Tourisme du Finistère : La Pointe Saint-Mathieu, Trézien et l’île Vierge. Nous sommes en mai, donc hors-saison touristique et l’administration des Phares & Balises m’a donné son aimable feu vert. Après une nuit sereine au confortable Relais du Vieux Port au Conquet, j’emprunte la route côtière pour me rendre à la pointe Saint-Mathieu. Le ciel se vide de ses derniers grains, les silhouettes du phare flanqué des vestiges d’une abbaye et du sémaphore de la Marine Nationale se découpent magnifiquement sur les hauteurs de la falaise.
« On mangeait alors du pain moisi en attendant la relève »
Le gardien attendait ma venue au pied du phare. Présentation, serrage de main énergique, Yves Penland, bleu de chauffe, la soixantaine, le visage lisse,tanné par le vent et les embruns me gratifie d’emblée de quelques coups de semonce sur son manque de moyens financiers avant d’annoncer la sentence : « il n’y a plus guère que des gens comme vous qui s’intéressent aux phares ». J’encaisse la remarque en silence, mesurant combien l’automatisation des phares nourrit son amertume. « J’ai rempilé pour cinq ans s’empresse pourtant d’ajouter le gardien, car cela va faire dix-huit ans que je m’occupe de Saint-Mathieu, alors… » . Nul doute, l’homme est ancré dans son phare et, avec humilité, il retrace son parcours. Après un passage par la marine marchande, armé d’un brevet en électromécanique, Yves rejoint la terre ferme sans pour autant s’éloigner des flots. Pour commencer ce nouveau boulot, il passera deux années à Ar-Men, l’Enfer des Enfers : « il faut avoir vingt ans pour supporter cette vie-là, pour rien au monde je n’y retournerais ! Et pourtant, j'aimais cette solitude, j’ai appris à la meubler en mettant des bateaux en bouteille, en réparant des Mobylettes. Vingt jours au phare, dix à terre, enfin... quand la météo le permettait. Ce ne fut pas toujours le cas. Alors en attendant la relève, on mangeait du pain moisi en se disant que c’était pareil dans le Roquefort » . Il passa cinq autres années aux Pierre Noires puis une douzaine à l’île Vierge. Bref, toute une vie. Ensemble nous grimpons vers le sommet, 134 marches pour atteindre ma première récompense : l’optique, un joyau ! Yves vient de faire le grand ménage au Miror et me demande de ne rien toucher. La moindre trace de main provoque ici de la rouille dans les deux jours.
« Jadis, je remontais le mécanisme de rotation trois fois dans la nuit ! »
Médusé, j’admire le bijou de verre et de cuivre renfermant une simple lampe de 250 watts ! Devant moi un superbe panorama s’étend de la pointe du Raz à l’île d’Ouessant, englobant l’archipel de Molène. En contrebas, l’abbaye bénédictine du XV eme dresse ses ruines grandioses. Les moines allumaient un feu sur l’une des tours pour guider les marins le soir venu. Nous redescendons sur terre, en chemin Yves tapote sur la paroi du phare, elle sonne creux : « c est ici que passaient le câble et les poids de 45 kg servant à la rotation de l’optique, m’explique-t-il , je me levais trois fois dans la nuit pour remonter le mécanisme, comme une horloge ancienne ». Le gardien de la Pointe Saint-Mathieu termine le tour du propriétaire par la base du phare. Sur une table se trouvent deux récepteurs GPS ultra sophistiqués. Cruauté du progrès, Yves surveille désormais la bonne réception des satellites sur la zone. À la moindre dérive de latitude ou longitude du phare ou si le nombre des satellites détectés est inférieur à 5, il avertit les Affaires Maritimes.
« Solide ? Un obus brisa seulement 17 marches du phare »
Mon après-midi sera consacrée à la visite du phare de Trézien. Une douzaine de kilomètres séparent Le Conquet de Plouarzel. C’est à l’Office de Tourisme que je dois rejoindre Roger le préposé à la visite, et surtout récupérer les clefs du phare. Roger est retraité, un bénévole amoureux de son pays même s’il compte finir ses jours à Bora Bora où réside son fils. Le phare de Trézien se situe à 1,5 km dans les terres. Sa silhouette massive surplombe majestueusement ici la pointe la plus avancée de l’Europe occidentale. Les portes s’ouvrent dans un grincement strident, le phare est automatisé et télésurveillé depuis Brest, la maison du gardien n’héberge plus personne. Marche après marche, nous prenons de l’altitude dans le minuscule escalier en colimaçon. Derrière moi Roger compte en soufflant les degrés qui nous séparent du sommet… 179, 180, 181 et 182 !! L’édifice ne donne ni dans le luxe ni dans la fioriture, il ne comporte qu’un feu fixe surplombé d’un feu de secours. Le phare de Trézien a encaissé toutes les tempêtes de l’histoire sans broncher. L’obus qui l’a transpercé lors de la secondaire guerre mondiale a juste brisé 17 marches ! Situé à quelques encablures au Nord-Est de la pointe de Corsen, le colosse de granit marque la frontière exacte entre la Manche et l’Océan Atlantique, certainement une des lessiveuses parmi les plus bouillonnantes de la côte bretonne. Pour en savoir davantage, je dois me rendre au village de Trézien, chez Madame Marie-Paule Morvan, la fille de la gardienne du phare, Stéphanie Morvan, aujourd’hui décédée. Maison moderne, jardinet coquet, dans la cuisine des Morvan, cinq bols bretons marqués aux prénoms des enfants ornent le buffet. Marie-Paule ventile l’album de famille chargé de souvenirs et de coupures de journaux. Une femme gardienne d’un phare à terre reste chose courante. En 1970 Stéphanie hérite du poste et succède ainsi aux Gandolphe, des amis pieds noirs. Un mari forgeron, jamais de congés, Stéphanie Morvan occupe seule la fonction pendant quinze ans et ne sera plus remplacée. Durant ces années, les Morvan arrondissent leurs fins de mois en organisant des visites, « avec juste les pourboires » me jure Marie-Paule dans un large sourire. En 1988 C’est elle qui assure la relève des visites en ... (suite sur demande)
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