L’AMOUR AU PLAT DU JOURIl y avait déjà les inconditionnels de la sieste améliorée, les partisans du cinq à sept, voici les “Day Users ”. Discrets et rusés, ils ont choisi de mettre le couvert à l’hôtel entre midi et deux. Recette.
A l’heure sacrée de la transhumance vers les cantines, fast food et autres bistrots, une catégorie échappe miraculeusement aux jambon-beurre et oeufs-durs-comptoir. Directeur de banque en compagnie de la caissière de l’agence , où avocate rangée avec son stagiaire pubère, etc.., etc.., sous nos yeux, une multitude de couples en tous genres, affamés de sexe, se rendent en fait à l’hôtel à l’heure du déjeuner. Si le célèbre “5 à 7”, n’est plus un secret pour personne depuis des générations d’amants, le rendez-vous en mi-journée, “day use” dans le langage hôtelier, est beaucoup moins connu alors qu’il connait un franc succès et ce dans une clandestinité exemplaire. Paradoxalement l’idée d’aller faire un petit câlin extra-conjugo-professionnel n’est pas toujours une partie de plaisir à mettre en oeuvre. Son organisation requiert en effet stratégie, alibi, ruse et imagination. Tout d’abord il faut convaincre un partenaire parfois récalcitrant qu’un petit coup à l’hôtel n’est aussi sordide qu’il en a l’air. Puis arrive les détails matériels : choisir et réserver une chambre à la hauteur de ses ambitions romantiques ou érotiques. Enfin évaluer l’engagement économique du projet. Ce dernier point n’est pas des moindres et représente pour certains une balafre sérieuse dans le budget, d’autant plus que le rendez-vous galant ne supporte guère la médiocrité. Et puis quand on aime, on ne compte pas. Pour corser l’affaire, les lieux de travail des deux acteurs peuvent parfois être éloignés. Il est donc impératif de trouver un établissement en terrain neutre, à mi-chemin, afin de ne pas consommer le temps imparti durant le trajet . Un dayuser digne de ce nom n’a pas le droit à l’erreur. Aussi il lui faudra faire un repérage minutieux et, grande classe, payer d’avance. Pas question de céder à la tentation de l’hôtel d’en face et d’ étaler son histoire devant quatre étages de collègues avides de potins. Mais personne n’est à l’abri de la bavure. Armand Desmaria, ex-directeur de publication, inconditionnel du déjeuner coquin, en a fait un jour l’expérience en se retrouvant dans un hall face à son supérieur hiérarchique venu là pour le même programme. La scène fut plutôt cocasse et se solda par un éclat de rires général. Un day use mal préparé peut hélas tourner au vinaigre ou donner quelques résultats inattendus. A une époque Thierry Ardisson, alors animateur des Bains de Minuit, menait une aventure épisodique originale avec une créature de rêve. En effet le couple avait conclu un contrat érotique particulier : ils ne feraient l’amour qu’à l’hôtel ! Durant plus de trois semaines, la passion les conduisit de palaces en bouibouis, une variation dictée par la disponibilité des chambres et leur planing. Pourtant un jour : blocage complet, les innombrables salons professionnels de la capitale provoquaient un surbooking dramatique, tous les appels téléphoniques se soldaient par la même réponse : “désolé nous sommes complet”. Après multe palabres, l’animateur rusé réussit à convaincre sa rétissante compagne d’enfreindre la règle et d’aller chez lui. Epilogue : elle n’en repartit que trois ans plus tard ! Après enquête sur le terrain seul, en couple où au téléphone, il apparait que la plupart des établissements pratiquent le day use même si parfois ils le nient avec un puritanisme forcené : “Ce n’est pas le genre de la maison, vous n’y pensez pas”. Grand standing, business hôtel, ou établissement touristique, le day use fait pourtant partie du paysage hôtelier et contribue à une part conséquente du chiffre d’affaires. Ainsi certains savent bien gérer le phénomène et proposent même, généralement sur demande, des tarifs spéciaux à conditions que la chambre soit libérée avant 16 heures. Le meilleur taux de remplissage serait celui des hôtels de la périphérie. Pourtant les aspects financiers, logistiques évoqués ne sont rien en comparaison des problèmes plus psychologiques rencontrés par les clients. Car les hôteliers en rajoutent parfois, Raymond concierge d’hôtel depuis plus de vingt ans en témoigne : “On les reconnait tout de suite ! alors des fois je les taquine un peu avec quelques petites questions. Un grand lit Madame (celle-ci attend souvent dix mètres derrière !) ? Pas de bagages Monsieur ? etc...rien de méchant.” En fait l’absence de bagages trahit immédiatement le dayuser en vadrouille. Dans son livre “Ouvert la Nuit” Paul Morand évoque ce point particulier et nous parle même de véritables loueurs de valises au voisinage des hôtels. Cependant cette gentille cruauté est rare et les hôteliers sont généralement de merveilleux complices. Combien de fois n’ont-ils pas sauvé leurs protégés dans des situations désespérées ?! Le groom de l’ex- PLM St Jacques se souviendra longtemps d’un jour de tempête où Il organisa la fuite par la sortie de secours d’un couple poursuivi par une épouse en furie , prête au scandale. Les cas ne manquent pas. Ainsi dans un établissement chicos de l’avenue Georges V , une cliente belge menait depuis quatre ans une idylle régulière avec un américain de passage lui aussi. Bruxelles n’étant pas très loin de Paris, le mari décida de faire une visite surprise à sa moitié et se présenta à la réception. En moins de dix minutes, les femmes de chambre déménagèrent l’amant ! Record battu. A l’inverse des petits hôtels ou des hôtels de chaîne, l’aventure dans un palace se révèle beaucoup plus sophistiquée. Par exemple un homme d’affaires bien élevé mettra plusieurs jours à justifier timidement à la direction de l’hôtel sa prochaine présence à des heures inhabituelles. Surmenage, contrats délicats, etc..Les responsables jouent le jeu et le rassurent, l’encouragent, une lente connivence s’instaure enfin entre eux. De client de passage, il devient alors “un long séjour” dans l’ordinateur central. Ainsi lorsque le dame arrivera, (parfois par l’entrée du restaurant), tout le personnel est dans le coup, en aucun cas on lui demandera son nom. Discrétion et tact à tous les étages. Service parfait, la direction sera toujours complice pour évincer la même dame lorsque une semaine plus tard l’histoire se tasse : “Monsieur ne souhaite ne pas être dérangé ! “. Filtrage oblige. Toutefois, il n’existe pas que des rencontres au sommier préméditées. Heureusement que l’improvisation a court et donne à ces étreintes de midi cet incomparable piment. Parmi les hauts lieux de la Capitale comment ne pas citer l’’hôtel “L’Hôtel”, rue des Beaux Arts où résidèrent jadis une certaine Mistinguett et Oscar Wild. Ici pas la moindre trace de culpabilité, l’humour et la spontanéité ont fait la réputation de l’établissement. Aussi, après le déjeuner (le restau est divin), il est courant que les clients s’offrent souvent “le dessert” deux étages plus haut dans un décor (et un tarif) hors du commun.
Mais au fait, comment les hôteliers distinguent-ils un day use d’une passe professionnelle ? Réponse : dans le dernier cas, c’est toujours la femme qui paie. Tous évitent ce genre de pratique très compromettante et prennent des précautions. A la veille du 21 ème siècle, la France assume une libération frileuse et nous sommes encore loin des célèbres Love Hotels japonnais équipés de gadgets et accessoires adoc. Si la pudeur,la morale voire l’angoisse de l’hôtel vous tenaillent, sachez que certains hebdo de spectacle proposaient encore en dernières pages des locations “calmes et discrètes”. Mieux encore, il existe en proche banlieue des motels à paiement automatique . Là, en introduisant votre carte de crédit dans un distributeur, il vous sera délivré la clé du bonheur, ni vus ni connus ! Un dernier conseil : ne laisser pas traîner les reçus.
Richard KIRSCH
Copyright . © Richard Kirsch, toute reproduction même partielle et utilisation sans autorisation rigoureusement interdites.